Avenue Montaigne – 8:44

Nos deux touristes, Chris et Debbie, viennent de descendre. On dit souvent que ce sont les meilleurs qui partent les premiers. Ceux-là nous ont accompagnés jusqu’à la fin. Leur attitude dans le bus oscillait entre l’étonnement enfantin, l’incompréhension amusée et une certaine gêne oppressante. Ils étaient néanmoins contenus, ils étaient dans un bus. Une fois à l’air libre, ils furent saisis par l’angoisse de l’inconnu. Thank God, ce sentiment honni dans le nouveau monde fut rapidement balayé par l’enthousiasme puéril que mettent les Américains à découvrir notre pays qui ressemble pour eux à un immense Luna Park – d’où l’inintérêt d’avoir construit aux portes de Paris un parc d’attractions à la gloire de leur souris nationale …

Le sourire est un véritable viatique au pays du dollar chatoyant. Il faut faire montre de bonne humeur pour toute occasion. C’est le signe des gagneurs, des forts, des battants. Les tristes rasent les murs des officines de pharmacie ou des cabinets de psychanalystes – ce qui ne les empêche pas de vous narrer leur pérégrination scato-freudienne avec un sourire des plus obscènes ! Si l’asiatique choisit d’afficher à toute heure un léger sourire de contentement, c’est pour ne pas troubler d’un mouvement intempestif des zygomatiques l’onde bienveillante sur laquelle navigue son humble embarcation. L’Américain, lui, fend le monde avec ostentation en offrant à tous les miséreux qui n’ont pas la chance d’appartenir à sa belle nation un sourire de missionnaire.

Des atrabilaires, des méchants fielleux ou simplement des jaloux vous diront que le sourire niais affiché en toute occasion par l’Américain est la preuve flamboyante de leur personnalité de grand benêt, d’enfant attardé. Ce ne sont que des méchancetés. L’Américain ne connaît que l’aspect positif des choses. Il est optimiste par nature, rendant ainsi un vibrant et quotidien hommage aux pionniers qui ont colonisé cet immense territoire où il vit dorénavant.

Laissons les donc sourire à l’envi devant nos monuments, nos magasins, nos trottoirs, nos bérets et nos images d’Epinal …